CHAPITRE XXVIII

Le roi Belgarion, Roi des Rois du Ponant, Seigneur de la Mer du Ponant, Tueur de Dieu et généralement héros de tout poil eut avec son épouse, la reine Ce’Nedra, Princesse impériale de Tolnedrie et joyau de la Maison des Borune, une vive discussion sur le sujet suivant : qui aurait le privilège de porter le prince Geran, héritier du trône de Riva, Gardien héréditaire de l’Orbe et, jusqu’à une époque récente, Enfant des Ténèbres ? La conversation se poursuivit jusqu’au moment où le couple royal et sa famille quittèrent la Forteresse pour le Sud et le Val d’Aldur.

La reine Ce’Nedra finit par céder, après pas mal de simagrées. Belgarath avait vu juste : elle en avait plein les bras de porter continuellement son jeune fils et ne devait pas être fâchée, au fond, de le confier à son mari.

— Surtout ne le laisse pas tomber, lui recommanda-t-elle.

— Oui, ma chérie, répondit Garion en déposant son fils sur le cou de Chrestien, devant le pommeau de sa selle.

— Et fais attention qu’il ne prenne pas un coup de soleil.

Maintenant qu’ils l’avaient arraché aux griffes de Zandramas, Geran était un bon petit garçon d’un naturel heureux et confiant. Quand il ne somnolait pas, sa petite tête blonde appuyée sur la poitrine de son père dans une attitude d’abandon et de contentement absolu, il lui montrait d’un air important les cerfs et les lapins et lui expliquait des tas de choses en parlant par demi-phrases, avec une gravité touchante. Un matin qu’il ne tenait pas en place, Garion, sans vraiment réfléchir, ôta l’Orbe du pommeau de son épée et la lui tendit. Ce fut magique. Geran pouvait regarder, fasciné, dans ses profondeurs, ou la porter à son oreille et écouter son chant pendant des heures sans se lasser. Mais on aurait dit que l’Orbe était encore la plus contente des deux.

— Là, Garion, tu exagères, protesta Beldin. Tu as changé l’objet le plus puissant de l’univers en un jouet d’enfant.

— Elle est à lui, après tout, ou elle va le devenir. Autant qu’ils fassent connaissance, non ?

— Et s’il la perd ?

— Voyons, Beldin, comme si on pouvait perdre l’Orbe !

Le jeu prit fin abruptement lorsque Poledra approcha son cheval de celui du roi des rois du Ponant.

— Il est trop petit pour jouer avec ça, Garion, dit-elle fermement. Remets-la à sa place et donne-lui plutôt ça.

Elle tendit la main et un bâtonnet curieusement noué et renoué apparut dans sa paume.

— C’est le bâton à un seul bout, hein ? fit Garion en se rappelant le jouet que Belgarath lui avait montré dans sa tour en désordre – le jouet avec lequel s’était si bien amusée sa tante Pol quand elle était petite.

— Ça devrait l’occuper un moment, acquiesça Poledra.

Geran ne se fit pas prier pour lâcher l’Orbe et prendre le nouveau jouet, mais la pierre le fit payer cher à Garion. Elle lui cassa les oreilles pendant des heures.

Deux jours plus tard, ils arrivèrent au sommet de la colline qui dominait le cottage et s’arrêtèrent pour y jeter un coup d’œil.

— Tu as fait des changements, constata Poledra.

— Tu m’en veux, Mère ? demanda tante Pol.

— Bien sûr que non, Polgara. Une maison doit refléter la personnalité de ses occupants.

— Nous avons du pain sur la planche, dit pensivement Durnik. Si je ne répare pas ces barrières, nous allons être envahis par les vaches algaroises.

— Et moi, je vois d’ici le ménage qu’il va falloir faire dans la maison ! ajouta Polgara.

Ils descendirent la colline, mirent pied à terre et entrèrent dans la maison.

— Oh non ! Ce n’est pas possible ! s’exclama Polgara en regardant avec consternation la couche de poussière qui recouvrait toute chose. Il nous faudra des balais, Durnik.

— Bien sûr, ma Pol.

— Ce n’est pas le moment, Père ! protesta Polgara en voyant Belgarath fourrager dans le cellier. Vous allez sortir d’ici, oncle Beldin, Garion et toi, et désherber le potager.

— Quoi ? s’exclama le vieux sorcier, offusqué.

— Je vais semer, demain, et je voudrais que vous me prépariez le terrain.

Garion, Beldin et Belgarath allèrent, effondrés, explorer la cabane à outils de Durnik. Garion regarda avec consternation le potager de tante Pol. Il semblait assez vaste pour nourrir une petite armée. Beldin flanqua quelques coups de houlette symboliques dans le sol et éclata.

— C’est ridicule !

Il flanqua son instrument par terre, tendit le doigt et le releva lentement, ouvrant un sillon bien droit dans le sol.

— Tante Pol ne va pas aimer ça, l’avertit Garion.

— Encore faudrait-il qu’elle nous pince, rétorqua le petit sorcier bossu en regardant le cottage où les femmes s’activaient avec des balais et des chiffons à poussière. A toi de labourer, Belgarath. Montre-nous les beaux sillons que tu sais faire.

— Essayons de soutirer un peu de bière à Pol avant de passer le râteau, suggéra Beldin lorsqu’ils eurent fini. La terre est basse et il fait chaud, même quand on travaille comme ça.

Par chance, Durnik était aussi rentré à la maison se rafraîchir avant de retourner à ses clôtures. Ces dames maniaient frénétiquement le plumeau, soulevant la poussière qui retombait obstinément aux endroits déjà nettoyés, ainsi que l’avait toujours constaté Garion.

— Où est Geran ? s’exclama tout à coup Ce’Nedra en lâchant son balai et en regardant autour d’elle avec angoisse.

Le regard de Polgara se fit distant.

— Oh non… Durnik, dit-elle calmement, tu pourrais aller le repêcher dans la rivière, s’il te plaît ?

— Quoi ? glapit Ce’Nedra alors que Durnik sortait de la maison en courant.

— Tout va bien, Ce’Nedra, lui assura Polgara. Il est tombé dans la rivière, c’est tout.

— Comment ça, c’est tout ? répéta Ce’Nedra, et sa voix monta encore d’une octave.

— C’est le passe-temps préféré des petits garçons. Garion le faisait tout le temps, Essaïon aussi, et maintenant c’est le tour de Geran. Ne vous en faites pas. Il nage assez bien, d’ailleurs.

— Mais où a-t-il appris à nager ?

— Ça, je l’ignore. Peut-être les petits garçons naissent-ils en sachant nager. Certains d’entre eux, du moins. Garion était le seul qui essayait tout le temps de se noyer.

— Je commençais à piger le coup, Tante Pol, objecta l’intéressé. Je suis sûr que j’y serais arrivé si je ne m’étais pas cogné la tête en remontant sous cette bûche.

Ce’Nedra le regarda avec horreur, puis elle craqua. Elle éclata en sanglots.

Durnik revint en tenant Geran par le dos de sa tunique comme une chatte portant son petit. Le gamin était trempé, mais au comble de la joie.

— Il est tout boueux, Pol, nota le forgeron. Essaïon se trempait tout le temps, mais je crois qu’il n’avait jamais réussi à se couvrir de boue comme ça.

— Allez le laver dehors, Ce’Nedra, suggéra Polgara. Il dégouline sur le sol que nous venons de laver. Garion, il y a un baquet dans la cabane à outils. Mets-le dans la cour et remplis-le d’eau. Il n’aura pas volé un bain, de toute façon. Je ne sais pas comment ils font, les petits garçons ont tout le temps besoin d’un bain. Garion arrivait à se salir même en dormant.

Par une soirée parfaite, Garion rejoignit Belgarath devant la porte de la maison.

— Tu as l’air bien pensif, Grand-père. Qu’y a-t-il ?

— Je réfléchissais à la façon dont nous allons nous organiser. Poledra va s’installer dans ma tour avec moi.

— Et alors ?

— Il nous faudra bien dix ans pour y remettre de l’ordre et accrocher des rideaux aux fenêtres. Comment un homme pourrait-il regarder le monde sans rideaux pour boucher les fenêtres, je te demande un peu !

— Elle ne t’embêtera peut-être pas trop avec ça. A Perivor, elle a dit que les loups étaient moins obsédés par la propreté que les oiseaux.

— Elle nous bourrait le mou, Garion, crois-moi.

Deux invités arrivèrent à cheval, quelques jours plus tard. C’était bientôt l’été, mais Yarblek portait son éternel manteau de feutre informe, son bonnet de fourrure hirsute, et on aurait dit qu’il venait d’enterrer père et mère. Vella, la danseuse nadrake à la sensualité torride, était moulée dans sa tenue de cuir noir habituelle.

— Eh bien, Yarblek, quel bon vent vous amène ? s’enquit Belgarath.

— Ce n’était pas mon idée, Belgarath, répondit sinistrement le Nadrak. C’est Vella qui a insisté.

— Très bien, fit Vella d’un ton sans réplique. On ne va pas y passer la journée. Que tout le monde sorte de la maison. Je veux des témoins.

— Des témoins pour quoi, Vella ? s’étonna Ce’Nedra.

— Yarblek va me vendre.

— Vella ! s’exclama Ce’Nedra, outrée. C’est scandaleux !

— Oh, la barbe ! lança Vella (c’est-à-dire qu’elle employa une autre expression, moins convenable). Bon, tout le monde est là ? demanda-t-elle en les parcourant du regard.

— Tous ceux qui sont là, oui.

— Très bien.

Elle se laissa glisser de sa selle et s’assit en tailleur par terre.

— Allons-y. Vous, Beldin, Feldegast ou quel que soit le nom que vous voulez qu’on vous donne, vous avez dit une fois, en Mallorée, que vous vouliez m’acheter. Vous étiez sérieux ?

— Euh…, balbutia le petit sorcier bossu en clignant des yeux comme un hibou. Oui, enfin… euh… peut-être.

— C’est oui ou c’est non, Beldin ? coupa la Nadrake.

— Eh bien, d’accord. C’est oui. Vous n’êtes pas vilaine à regarder et vous ne jurez pas mal du tout pour une femelle.

— Parfait. Combien êtes-vous prêt à me payer ?

Beldin s’étrangla et devint tout rouge.

— Ah, ne tergiversez pas ! bougonna Vella. Finissons-en. Faites une offre à Yarblek.

— Tu es sérieuse ? s’exclama son propriétaire.

— Je n’ai jamais été plus sérieuse de ma vie. Combien êtes-vous prêt à me payer, Beldin ?

— Enfin, Vella ! protesta Yarblek, c’est ridicule.

— Toi, la ferme. Alors, Beldin, combien ?

— Tout ce que j’ai, répondit le petit sorcier bossu, l’air un peu hagard.

— Ce n’est pas assez précis. Il faut me donner un chiffre. Sans ça, nous ne pouvons pas marchander.

— Belgarath, fit pensivement Beldin en grattant sa barbe feutrée, tu as toujours le diamant que tu as trouvé à Maragor, tu te souviens, avant l’invasion tolnedraine ?

— Sûrement. Il doit être quelque part dans ma tour.

— Oui, avec la moitié du fourbi de ce bas monde.

— Il est dans l’étagère, sur le mur sud, souffla Poledra. Derrière un exemplaire du Codex Darin rongé par les rats.

— Vraiment ? demanda Belgarath. Et comment le sais-tu ?

— Tu te souviens comment Cyradis m’a appelée, à Rhéon ?

— La Femme-qui-Regarde ?

— Ça répond à ta question, non ?

— Tu veux bien me le prêter ? demanda Beldin. Enfin, je devrais plutôt dire donner. Il y a peu de chance que je sois jamais en mesure de te le rendre.

— Evidemment, Beldin. Je n’en faisais rien, de toute façon.

— Tu pourrais aller me le chercher ?

Belgarath opina du chef, tendit la main et se concentra.

Une chose un peu plus grosse qu’une pomme apparut tout à coup dans sa paume. On aurait dit un bloc de glace rosée.

— Par les dents de Torak ! s’exclama Yarblek.

— Alors, bande de rapaces, v’z’êtes d’accord pour accepter c’te pauv’chose en échange d’cette femelle aguichante qu’vous avez l’air si impatient d’vend’ ? fit Beldin en reprenant l’accent paysan de Feldegast.

— C’est cent fois le prix de toutes les femmes qui ont vu le jour depuis le commencement des temps ! fit Yarblek d’une voix étouffée.

— Eh bien, ça devrait faire juste le compte, commenta Vella avec fierté. Yarblek, quand tu rentreras au Gar og Nadrak, je tiens à ce que tout le monde soit au courant. Je veux que toutes les femmes du pays s’endorment chaque soir en pleurant pendant les cent ans à venir en pensant au prix qu’on m’a payée.

— Tu es une femme cruelle, fit Yarblek en souriant.

— La cruauté n’a rien à voir là-dedans ; c’est une question d’amour-propre, rétorqua la Nadrake en renvoyant ses cheveux aile-de-corbeau en arrière d’un mouvement de tête. Bon, eh bien, ça n’a pas traîné. Yarblek, tu as mes titres de propriété ?

— Oui.

— Alors, signe-les et donne-les à mon nouveau propriétaire, fit-elle en se levant et en s’époussetant les mains.

— Il faut d’abord que nous nous partagions ton prix de vente, reprit-il en regardant la pierre rose d’un air funèbre. C’est vraiment dommage de couper cette splendeur en deux.

— Garde-la, fit-elle avec indifférence. Je n’en aurai pas besoin.

— Tu es sûre ?

— Elle est à toi. Les papiers, Yarblek.

— Tu es vraiment sûre que c’est ce que tu veux, Vella ? insista le Nadrak.

— Je n’ai jamais été plus sûre de quoi que ce soit.

— Il est tellement laid ! Pardon, Beldin, mais c’est la vérité. Vella, qu’est-ce qui a bien pu te le faire choisir entre tous lés hommes ?

— Il sait voler, répondit la danseuse nadrake, extatique.

Yarblek farfouilla dans son sac de selle en secouant la tête. Il en retira des papiers qu’il signa et donna à Beldin.

— Et qu’ê-qu’vous voulez que j’fassions d’ça ? demanda le petit sorcier bossu.

Garion se rendit compte que cet accent était un moyen de cacher ses émotions. Des émotions tellement profondes que Beldin en était presque effrayé.

— Gardez-les ou faites-en des confettis, répondit la Nadrake en haussant les épaules. Ils ne veulent plus rien dire pour moi, maintenant.

— Eh bé, c’est parfait, ma p’tit’choute.

Il froissa les papiers et tint la boule ainsi obtenue dans le creux de sa main. Une flamme monta du chiffon de papier qui se consuma.

— Là ! fit Beldin en soufflant sur les cendres pour les disperser. Y risquent pus d’nous embêter, maint’nant. Bon, c’est fini ? Y a pus rein à faire ?

— Si, ça, répondit-elle.

Elle ôta les deux dagues glissées dans le haut de ses bottes, celles qu’elle avait dans sa ceinture et les tendit à son nouveau propriétaire.

— Là, fit-elle, le regard très doux à présent. Je n’en aurai plus jamais besoin non plus.

— Oh, souffla Polgara, les yeux pleins de larmes.

— Qu’y a-t-il, Pol ? demanda Durnik, inquiet.

— C’est la plus belle chose que puisse faire une Nadrake, répondit Polgara en se tamponnant les yeux avec l’ourlet de son tablier. Elle vient de faire don d’elle-même à Beldin.

— Et qu’est-ce que j’ferions d’ces coutiaux ? demanda Beldin avec un doux sourire.

L’un après l’autre, il les lança en l’air où ils disparurent dans de petits nuages de fumée.

— Adieu, Belgarath, vieux frère, dit-il. Nous nous sommes bien amusés, pas vrai ?

— Comme des fous, acquiesça Belgarath, les yeux embrumés.

— Adieu, Durnik, reprit Beldin. On dirait que tu es arrivé juste à temps pour me remplacer.

— Tu parles comme un homme qui va mourir, constata le forgeron.

— Oh, non, Durnik. Je ne vais pas mourir. Je vais juste changer un peu. Vous direz au revoir aux jumeaux pour moi. Vous leur expliquerez. J’espère que vous ferez bon usage de votre fortune, Yarblek, mais je crois que je fais une meilleure affaire que vous. Allez, Garion, veille à ce que le monde continue de tourner.

— C’est Essaïon qui s’en occupe, maintenant.

— Bon, alors veille à ce qu’il ne s’attire pas trop d’ennuis.

Beldin ne dit rien à Ce’Nedra ; il l’embrassa fougueusement. Puis il serra Poledra dans ses bras. Elle le regarda longuement, les yeux débordants d’amour.

— Au revoir, vieille vache, dit-il à Polgara en lui flanquant familièrement une claque sur le postérieur. Je t’avais dit que tu prendrais du ventre si tu mangeais toutes ces sucreries, ajouta-t-il en la lorgnant d’un air significatif.

Elle l’étreignit, les yeux pleins de larmes.

— Et maint’nant, ma p’tite chérie, reprit-il à l’intention de Vella, on va faire quèqu’pas, tous les deux. Z’avions des tas d’choses à nous dire avant d’partir.

Ils gravirent la colline, main dans la main. Arrivés en haut, ils s’arrêtèrent et parlèrent quelques instants. Puis ils s’enlacèrent et échangèrent un baiser fervent. Ils étaient encore enlacés quand ils donnèrent l’impression de fondre et changèrent de forme.

L’un des deux faucons leur était très familier. Il avait sur les ailes des bandes d’un bleu intense. Les ailes de l’autre arboraient des bandes lavande. Ensemble, ils prirent leur envol, filèrent sans effort apparent dans l’air et partirent à l’assaut du ciel lumineux. Ils s’élevèrent en spirale, décrivant les arabesques d’une danse nuptiale vieille comme le monde. Ils ne furent bientôt plus que deux petits points qui montaient toujours plus haut, toujours plus loin, puis ils disparurent.

C’est ainsi qu’ils s’en allèrent, et nul ne les revit jamais.

 

Garion et les autres restèrent encore deux semaines au cottage, puis, remarquant que Polgara et Durnik semblaient avoir envie d’un peu de solitude, Poledra donna le signal du départ. En promettant de revenir le soir même, Garion et Ce’Nedra emmenèrent leur fils et le louveteau, maintenant presque adulte, et suivirent Belgarath et Poledra vers le cœur du Val.

Il était près de midi lorsqu’ils arrivèrent à la tour trapue, familière, de Belgarath.

— Faites attention à cette marche, dit machinalement le vieux sorcier alors qu’ils montaient l’escalier menant à la salle circulaire du haut.

Mais cette fois Garion laissa continuer les autres et s’arrêta. Il se pencha, souleva la marche branlante et regarda dessous. Une pierre ronde, de la taille d’une noisette, s’était glissée sous la dalle. Garion l’enleva, la mit dans sa poche et remit la marche en place. Il remarqua que les autres marches étaient tout usées au centre, mais pas celle-ci, et se demanda pendant combien de siècles – ou de millénaires – son grand-père avait évité de mettre le pied dessus. Il rejoignit les autres, assez content de lui.

— Qu’est-ce que tu fabriques ? s’étonna Belgarath.

— Je réparais la marche. Elle basculait parce qu’il y avait ça dessous, répondit Garion en lui tendant le petit caillou rond. C’est arrangé, maintenant.

— Ça va me manquer, Garion, ronchonna son grand-père. Oh ! s’exclama-t-il en regardant le caillou, le sourcil froncé. Je me souviens, maintenant. Je l’avais mis sous la marche exprès.

— Pour quoi faire ? s’étonna Ce’Nedra.

— C’est un diamant, répondit le vieux sorcier avec un haussement d’épaules. Je voulais voir en combien de temps il se réduirait en poudre.

— Un diamant ? hoqueta la jeune femme en ouvrant de grands yeux.

— Je vous le donne, si vous voulez, fit-il en le lui lançant.

Elle l’attrapa au vol, puis elle eut une réaction d’un altruisme stupéfiant compte tenu de son hérédité tolnedraine.

— Non, merci, Belgarath, dit-elle. Je ne voudrais pas vous priver d’un vieil ami. Garion le remettra en place en partant.

Le vieux sorcier éclata de rire.

Geran et le louveteau jouaient près d’une des fenêtres. Le jeu impliquait pas mal de peignées, et le loup trichait sans vergogne, profitant de toutes les occasions pour lécher le cou et la figure du petit garçon, lui arrachant des fous rires incontrôlables.

Poledra regardait la salle circulaire, encombrée.

— C’est bon de rentrer enfin chez soi… J’ai passé près de mille ans perchée sur le dossier de cette chaise, dit-elle à Garion en caressant amoureusement le bois griffé par ses serres de chouette.

— Et que faisiez-vous, Grand-mère ? demanda Ce’Nedra.

Elle avait repris à son compte, peut-être inconsciemment, les termes d’affection de Garion.

— Je le regardais, répondit la femme aux cheveux feuille morte. Je savais qu’il finirait bien par me remarquer, mais je n’aurais jamais imaginé qu’il mettrait si longtemps. Il a fallu que je fasse quelque chose qui sortait vraiment de l’ordinaire pour attirer son attention.

— Et qu’était-ce ?

— J’ai adopté cette forme, répondit Poledra en portant une main à sa poitrine. Il a eu l’air plus intéressé que quand j’étais une chouette – ou une louve.

— Au fait, intervint Belgarath. J’ai toujours voulu te le demander : il n’y avait pas d’autres loups dans le coin quand nous nous sommes rencontrés. Que faisais-tu là ?

— Je t’attendais.

— Tu savais que j’allais venir ? demanda-t-il en cillant.

— Evidemment.

— Quand est-ce arrivé ? s’enquit Ce’Nedra.

— Juste après que Torak eut volé son Orbe à Aldur, répondit Belgarath qui pensait manifestement à autre chose. Mon Maître m’avait envoyé vers le nord prévenir Belar de ce qui s’était passé. Je me suis changé en loup pour aller plus vite. J’ai rencontré Poledra quelque part dans ce qui est maintenant le nord de l’Algarie. Mais qui t’a dit que j’allais venir ? insista-t-il.

— Je n’avais pas besoin qu’on me le dise, Belgarath, répondit-elle. Je savais en naissant que tu viendrais un jour. Mais tu y as mis le temps. Je crois que nous devrions ranger un peu tout ça, suggéra-t-elle en promenant un regard critique sur la salle. Et il faudrait mettre des rideaux à ces fenêtres.

— Qu’est-ce que je t’avais dit ? souffla Belgarath à l’oreille de Garion.

Il y eut de grandes embrassades, des poignées de mains viriles et quelques larmes, mais pas trop. Puis Ce’Nedra ramassa Geran, Garion prit le loup et ils redescendirent l’escalier.

— Oh, fit Garion, lorsqu’ils furent à mi-hauteur. Donne-moi le diamant. Je vais le remettre en place.

— Un petit caillou ferait aussi bien l’affaire, non ? susurra Ce’Nedra avec un battement de cils qu’il connaissait bien.

— Si tu veux vraiment un diamant, je t’en achèterai un.

— D’accord, mais si je garde celui-ci, ça m’en fera deux.

Il éclata de rire, ôta fermement le diamant de son petit poing serré et le remit à sa place, sous la marche.

Ils montèrent en selle et s’éloignèrent lentement sous le soleil radieux de cette journée de printemps. Ce’Nedra tenait Geran. Le loup qui courait à côté d’eux coursait de temps en temps un lapin.

Ils étaient déjà à une certaine distance quand Garion reconnut le murmure familier. Il retint Chrestien.

— Ce’Nedra, fit-il en indiquant la tour. Regarde.

Elle se retourna.

— Je ne vois rien.

— Attends. Ils ne vont pas tarder à se montrer.

— Qui ça ?

— Grand-mère et grand-père. Tiens, les voilà.

Deux loups sortirent de la tour en bondissant et s’élancèrent d’une même foulée dans la plaine verdoyante. Leur course exprimait une liberté débridée et une joie intense.

— Je croyais qu’ils allaient d’abord faire le ménage, constata Ce’Nedra.

— C’est plus important, Ce’Nedra. Infiniment plus important.

Le soleil se couchait quand ils arrivèrent au cottage. Durnik était encore occupé au-dehors mais ils entendaient Polgara fredonner dans la cuisine. Ce’Nedra rentra tandis que Garion et le loup allaient chercher Durnik.

Au menu de ce soir-là, il y avait une oie rôtie avec une sauce délicieuse, trois sortes de légumes et du pain encore tout chaud du four, ruisselant de beurre.

— Où as-tu trouvé l’oie, ma Pol ? s’étonna Durnik.

— J’ai triché, admit-elle calmement.

— Pol !

— Je t’expliquerai, mon Durnik. Mangeons avant que ça refroidisse.

Après dîner, ils s’attardèrent devant le feu qui crépitait dans la cheminée. Il n’était pas vraiment utile de faire du feu – les portes et les fenêtres étaient même grandes ouvertes –, mais un foyer c’était une cheminée et du feu dedans, et la nécessité s’en faisait parfois sentir même quand ce n’était pas indispensable au sens strict du terme.

Polgara tenait Geran sur ses genoux. Elle avait la joue appuyée sur sa petite tête blonde et arborait un sourire béat.

— C’est juste pour m’habituer, Ce’Nedra, dit-elle tout bas.

— Si quelqu’un doit en avoir l’habitude, c’est bien vous, Tante Pol, répondit la reine de Riva. Avec les centaines de petits enfants que vous avez élevés…

— Pas tout à fait quand même, mon chou, et puis il ne faut jamais perdre la main.

Le loup qui dormait par terre, devant le feu, poussait de petits jappements en remuant les pattes.

— Il rêve, commenta Durnik avec un sourire.

— Ça n’a rien d’étonnant, répondit Garion. Il a couru après les lapins tout le long du chemin. Sans en attraper un seul, évidemment. Je crois qu’il n’en avait même pas envie.

— A propos de rêves, fit tante Pol en se levant, si vous voulez partir tôt, demain matin, il serait temps que nous allions nous coucher.

Ils se levèrent aux premières heures de l’aube, prirent un copieux petit-déjeuner, puis Durnik et Garion sortirent seller les chevaux.

A quoi bon éterniser les adieux quand ils savaient que rien ne pourrait jamais vraiment les séparer ? Ils échangèrent quelques paroles, quelques baisers, une poignée de main bourrue, et Garion mena sa petite famille vers la colline.

Arrivée à mi-pente, Ce’Nedra se tourna sur sa selle.

— Tante Pol ! s’écria-t-elle. Je vous aime !

— Je sais, mon chou ! répondit Polgara sur le même ton. Moi aussi, je vous aime !

Alors Garion les mena vers le haut de la colline et chez eux, tout au loin, là-bas.

La sibylle de Kell
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